vendredi 4 juillet 2008

DÉMÉNAGEMENT POUR LA CITÉ DES TELLIÈRES A TRÉLAZÉ

La cité des Tellières lorsque nous sommes arrivés en 1953 offrait le même visage mais les enfants n'étaient plus les mêmes, leur habillement avait changé, ceux de la carte postale étaient devenus des adultes.



Le 8 Mai 1953, nous quittâmes Sorges pour la cité des Tellières à TRELAZE. C'était une cité ouvrière avec des maisons basses groupées deux par deux autour d'une place centrale qui offrait un lavoir collectif et un château d'eau.
 
Le déménagement nous a comblés car nous avions fait un échange de logement avec un monsieur qui était veuf ; je pense que lui n'avait rien gagné au change tandis que nous, nous étions heureux. Pour nous commençait une nouvelle vie de quartier avec ses amitiés, ses rigolades mais aussi ses rivalités et ses non-dits.

Si nous ne regrettions pas notre logement au 19 de la rue Camille Perdriau, il  faut dire que maman le détestait carrément car elle en avait gardé un mauvais souvenir qui remontait au temps de l'exode. La propriétaire avait profité de son absence, alors qu'elle était partie rejoindre sa soeur à la ferme  aider à la fenaison tandis que mon père était parti à la guerre, pour héberger des réfugiés dans son deux-pièces. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand elle est rentrée de constater que les fuyards de cet exode avaient surtout laissé son deux-pièces très sale. Elle n'en voulait pas à la propriétaire mais à ces gens qui dans leur fuite malheureuse avaient laissé son logement dans un état lamentable. Elle jugeait que le désespoir ne justifiait pas le manque de savoir-vivre et de propreté.

Nous avions donc aménagé huit ans après l'armistice qui mit fin à la seconde guerre mondiale au 10, rue du Marché à Trélazé et nous étions enfin "chez nous". La maison donnait sur un grand jardin entouré de grands murs en pierres ardoise ce qui nous isolait un peu des voisins. Nous entrions par un portail en bois qui donnait sur une allée laquelle longeait le pignon de la maison. Là nous arrivions dans une cour pavée toujours en ardoises où se trouvaient des marches en ciment par lesquelles nous accédions à la pièce principale qui communiquait à la chambre des parents dont la fenêtre donnait sur la rue.





Au premier étage, au-dessus de la cuisine se trouvait le grenier et une grande pièce servant de chambre donnait également sur la rue. Cette pièce fut séparée par une cloison en contre-plaqué confectionnée par mon père afin que mon frère et moi puissions avoir un semblant de chambre séparée. Dans la cour se trouvait également une cave avec en prolongement un bassin également en pierres ardoise sur lequel se déversait la gouttière de la cave et qui, toujours moussu, servait de refuge à des têtards. 



 Moi, mon frère et Minouche près du bassin en pierres d'ardoise vers 1955.
La cour, le bassin, les murs d'habitation, les clôtures, les piquets.. enfin tout était en ardoise, il y avait la matière première sur place...

Nous n'avions toujours pas le confort d'une salle de bains, nous nous lavions dans une bassine posée dans le résidu sous l'escalier et nous n'avions toujours pas l'eau courante à la maison. Les "bains douche" dans la bassine sous l'escalier l'hiver ou dans le "cavreau" l'été, c'est toute une tranche de vie, çà.

Mon père, généralement, allait puiser de l'eau au robinet commun à tout le quartier qui était situé à l'entrée de la rue du Marché, près de la Grande Place. C'était en fait, un ancien puits et souvent ma mère pestait car tout le voisinage "allait à l'eau" en même temps, généralement avant les repas, et la fontaine providentielle se transformait en "Radio Robico" vu que mon père aimait bavarder et les voisins aussi. Alors ma mère qui attendait son eau pour faire la cuisine nous envoyait chercher un seau. 

Et, nous en avons tant trainé de ces seaux débordants qui nous gratifiaient d'un bain de pied glacé dès qu'on les posaient à terre, essoufflés.

Nous n'avions pas le chauffage central non plus. Nous nous chauffions avec du charbon que l'on mettait dans le foyer de la cuisinière qui chauffait la cuisine et en même temps la chambre des parents. La cuisinière servait à mijoter les plats et la gazinière pour faire tout ce qui demandait de la rapidité. Le foyer de la cuisinière était nettoyé des cendres de la veille avant d'être allumé le matin. C'était la corvée de maman. Pour faire démarrer le feu, elle mettait d'abord du papier journal froissé recouvert d'un petit bois qu'elle enflammait. Sitôt que le petit bois brûlait, elle rajoutait du charbon dans le foyer qui s'ouvrait par le dessus. Autour de la rondelle de fonte qui permettait de charger le charbon - ou le bois - se trouvaient des cercles concentriques que l'on pouvait ôter à loisir en fonction des éléments à introduire. 


Quand maman s'absentait pour se rendre au travail, mon frère et moi étions tenus de ne pas laisser le feu s'éteindre dans la journée et de l'entretenir avec du charbon. Le seau restait donc au pied de la cuisinière sur laquelle était placée, en permanence, une bouilloire qui permettait d'avoir de l'eau chaude. Au-dessus de la cuisinière, sur des fils à linge, étaient suspendus des torchons, des serviettes, quelquefois même de la lingerie, des chaussettes séchaient... 

Si cette cuisinière permettait de chauffer la chambre des parents, la nôtre qui était à l'étage, sous les toits, était plutôt glaciale l'hiver. Mes parents nous avaient installé un petit poêle pour les jours de grand froid mais il avait le désagrément de dégager une mauvaise odeur d'où la nécessité d'aérer la pièce ce qui n'arrangeait rien à la température intérieure. Il n'était pas inhabituel de voir les vitres agrémentées de jolies fleurs de givre certains hivers très rudes mais j'avais toujours un bon édredon sur mon "cosy" et, au moment d'aller me coucher, je prenais ma brique dans le four de la cuisinière que j'emballais d'un papier journal.




Dans la cuisine, au début des années 60, la cuisinière est toujours là sur laquelle une bouilloire trônait en permanence et du linge à sécher...

LES GREVES DE 1953



L'année 1953 voit se constituer le treizième gouvernement de la IV° République, les gouvernements valsent au rythme des grèves et des conflits tunisiens, marocains ou indochinois. Cette même année 53, Brassens créé sa chanson "Pauvre Martin, Pauvre misère ..." ; les ouvriers tout comme les paysans se tuent à la tâche et la paie reste maigre.

Juillet 1953, ce sont trois mois de vacances qui s'ouvraient pour moi à la cité des Tellières. Mes parents étant rester amis avec la famille P.... dont l'une des filles était avec moi en sana, le père A.... avait d'ailleurs aider au déménagement - ils habitaient une cité identique à la nôtre au Petit Bois - un jour mes parents sont allés chez eux leur rendre visite et tandis que les adultes "discouraient", nous les enfants nous courions dans les allées du jardin, pieds nus en raison de la chaleur - mais n'est-ce-pas une chose que je défends maintenant à vous, petits enfants - et voilà que je tombais malencontreusement sur une pierre ardoise coupante qui bordait une allée ce qui m'occasionna une entaille profonde entre deux orteils. 


Le médecin m'avait interdit de marcher pendant un temps assez long et je restais souvent dans le jardin allongée sur un fauteuil en osier à l'ombre d'un immense prunier de mirabelles. Ce prunier fut rapidement sacrifié par mes parents car à la belle saison sur la cour en pierres-ardoise, ce n'était que marmelade de prunes et profusion de guêpes. Enfin, pour l'heure et sous son ombre, j'essayais de faire contre mauvaise fortune, bon cœur. 

Cependant, quand il fallait sortir et surtout, quand l'obligation se présentait maman me transportait sur le porte-bagage de son vélo.
Les fendeurs dans les cabanes "au jour"

Août 1953, il fait une chaleur étouffante, certains s'apprêtent à partir en vacances quand, soudain, une grève illimitée est lancée contre les mesures prévues par le gouvernement Laniel qui remettaient en cause les acquis obtenus à la Libération. Le gouvernement avait annoncé qu'il allait prendre toute une série de mesures afin de limiter les dépenses sociales : réforme de l'assurance sociale, suppression de milliers d'emplois dans la fonction publique et surtout : allongement de l'âge de la retraite (tiens, décidément, une réforme qui est toujours d'actualité....) La grève commence par les postiers et le 12 Août elle s'étend aux secteurs de la RATP, électricité, gaz et au mines. J'étais encore jeune à l'époque mais je me souviens que cette grève fut violente aux "Carrières". Le mois d'août 1953 sera chaud, très chaud avec des luttes très dures.


Je voyais les hélicoptères des gardes-mobiles tournoyer au-dessus de nos têtes et des puits des Carrières. La "paye" ne rentrait plus à la maison et maman recevait des ardoisières des bons de pommes de terre pour manger mais je ne me souviens pas d'avoir un seul jour dans ma vie souffert de la faim. La grève avait duré plus d'un mois et avait laissé les mineurs amers sur la fin. Je revois encore un ardoisier montrer le poing à l'endroit d'un hélicoptère de CRS qui tournait au-dessus de sa tête.

C'est une de ces journées chaudes du mois d'août qu'une ancienne voisine de la Pyramide choisit pour demander à maman de l'accompagner à Angers pour constituer le trousseau de son fils qui rentrait pensionnaire au Cours Complémentaire à Baugé.

A peine descendues du bus qui nous avait emmenées dans le centre-ville, nous avons été surprises par une manifestation violente de gardes-mobiles et de CRS contre la foule des manifestants principalement conduite par les ardoisiers de Trélazé et qui, chargée, courait dans tous les sens. 


Sur les pavés d'Angers, les galoches ouvrières résonnaient de colère, de la colère des "perreyeurs". Nous, par contre, nous nous sommes retrouvées au milieu des gaz lacrymogènes et toutes les trois avions eu très peur à tel point que nous avions dû trouver refuge à l'intérieur d'un magasin de confection en attendant que l'atmosphère soit un peu plus calme.
 


LES CRUES DE L'AUTHION



Le Pont de Sorges : L'Authion aux Ponts de Cé peu avant sa débouchure en Loire





Bien sûr, nous écoutions toujours la TSF rue du Marché, nous écoutions "Ca va bouillir", la rubrique d'un comique Zappy Max qui nous faisait rire et aussi la "famille Duraton" sorte de feuilleton humoristique dans lequel les membres d'une famille se chamaillaient pour nous faire rire et ils y arrivaient facilement vu que toutes les familles se retrouvaient un peu dans cette satyre...Mon père ne manquait pour rien au monde Geneviève Tabouis et sa voix monocorde qui lui donnait rendez-vous "A dimanche prochain avec les dernières nouvelles de demain" Maman se passionnait pour l'accordéon, les airs de valse... et nous les enfants, bah, on avait la réclame (on ne disait pas encore la pub) et la réclame chantait : "qui c'est qui fait glou-glou, c'est la bouteille, c'est la bouteille, qui c'est qui fait glou-glou, c'est la bouteille de chez nous" ou encore "la Boldoflorine, la boldoflorine, la bonne tisane pour le foie" et l'inévitable "Leroux, Leroux, c'est la meilleure chicorée".

Après notre déménagement aux Tellières, nous avons continué à fréquenter l'école primaire de Sorges car les instituteurs tenaient à nous garder prétextant que nous étions bons élèves alors chaque jour nous faisions la route en vélo par tous les temps et mon dieu, que l'hiver 54 fut rude mais peu importe le temps, nous faisions toujours la route ensemble, mon frère et moi, et jamais nous ne sommes arrivés en retard à l'école.


En  septembre 1954, le président du conseil, Pierre Mendès-France, effaré par la consommation d'alcool des Français, annonce à la radio qu'il sera offert quotidiennement, aux enfants, dans chaque école, un verre de lait. C'est ainsi qu'à l'heure de la récré, il y avait une distribution de lait et nous chantions avec nos camarades, dans la cour :"c'est grâce à la vache à Mendès-France". Moi, ce n'était pas ma "tasse de thé" car j'ai toujours eu beaucoup de mal à digérer le lait même encore aujourd'hui.


En janvier 1955, une épidémie de variole se répand à Vannes dans le Morbihan, où un militaire, de retour d'Indochine commence par contaminer son propre enfant. Deux ou trois cas seront signalés en dehors de Vannes (à Brest et à Rennes) et l'épidémie aura fait au total seize morts. Cependant, la presse s'enflamme et l'on vaccine à "tour de bras" ; à l'école, une séance de vaccination est organisée ainsi que dans tous les dispensaires de France.

Nous avons même été en barque à l'école par débordement de l'Authion. Les crues de cet affluent de la Loire ne sont plus qu'un mauvais souvenir depuis les années 60, période à laquelle Edgar Pisani fit installer une station d'exhaure aux Ponts-de-Cé qui permettait de refouler dans la Loire les eaux de l'Authion lorsque celle-ci, trop haute, reste d'un niveau inférieur à celui de la Loire. Mais la porte de l'église de Sorges conserve toujours les marques des crues de l'Authion notamment celle de 1956. Lorsque les crues se produisent en milieu d'hiver et que la froideur s'installe malgré la réputation de la douceur angevine (des températures de - 20° comme pendant l'hiver 63/64) les bords de la Loire se prennent de glace et progressivement s'amoncellent pour recouvrir toute sa surface. Superbe spectacle et impressionnant à la fois (photo ci-dessous).


 

Alors, nous attendions, comme de tout temps que les beaux jours reviennent et invariablement ils revenaient. Le dimanche, quand il faisait beau, mes parents nous emmenaient, chacun prenant son vélo, à la baignade de Murs-Erigné dans un bras de Loire, le Louet, non loin du Bosquet. L'architecture des maisons situées le long de cette rivière conférait au lieu un parfum de villégiature qui plaisait à mes parents et je me souviens d'une photo où mon frère et moi barbottions en maillot de bain en laine, "en caleçons de bain" disait ma mère... Je ne sais à quelle période de mon enfance situer celle des maillots de bain en laine rouge que ma mère nous tricotait mais "ça feutrait", "ça gênait dans les entournures" et surtout ça séchait mal !


Pour moi, les souvenirs d'enfance sont rattachés d'abord et avant tout aux dimanches au bord de l'eau qui nous ramenaient à la belle saison vers la Loire ou au bord du Louet, à la plage ou à la pêche avec mon père. Ces périodes de bonheur m'ont laissé au cœur le souvenir impérissable d'une douceur, d'un charme suranné qui jamais plus ne reviendront.
  



Les bords de la Loire seule avec mon père

et ci-dessous avec mon frère près de la Levée de Belle-Poule









LES VACANCES AU PAYS DE REDON


La gloire d'être simple disait Verlaine


En juillet 1956, mes parents nous emmenèrent pour la première fois en vacances dans le pays de Redon, le "pays" de mes grand-parents paternels. O, les souvenirs délectables de ces premières vacances dans la Bretagne profonde ! Mon grand-père avait une "maison de famille", c'est-à-dire une pièce de vie qui faisait office de cuisine et de chambre en terre battue avec une grande cheminée. Il nous avait loué une maison sur le même modèle au "Chapitre", près de l'Aumonerie, au milieu des marais sur la commune de Sainte-Marie-de-Redon. C'était également une seule pièce en terre battue avec au centre une grande table avec deux bancs en bois, à chaque coin opposé à l'entrée : deux grands lits encadraient une vieille huche qui servait de vaisselier. A droite, il y avait une immense cheminée où ma mère cuisait les repas mais bien que nous fûmes en Juillet, elle fut aussi bénie des dieux, nous ayant bien souvent réchauffés car l'été 1956 fut un été "pourri" avec des températures très basses dignes d'un mois d'Octobre et nous rentrions de nos parties de pêche trempés jusqu'aux os (bien un temps à aller à la pêche !...).

Enfin, à gauche, près de la porte d'entrée, une maie qui servait de garde-manger. C'était vraiment le "retour aux sources".





 

Devant cette maison passaient régulièrement les membres d'une famille de paysans très pauvres et très frustes ; maman nous interdisait d'approcher les enfants qui, somme toute, me faisaient pitié. Si nous étions venus par le train jusqu'en gare de Redon, nos vélos nous accompagnaient dans le fourgon de queue et nous les avions retrouvés à l'arrivée pour rejoindre notre villégiature à Sainte-Marie-de-Redon. La principale activité de nos vacances était la pêche à l'anguille qui était très nombreuse dans le bassin de la Vilaine. C'était un symbole fort chez les pêcheurs surtout chez les natifs du pays redonnais. C'est sans conteste un "poisson du pays". La seule évocation de ce poisson faisait s'éclairer les visages. Ces dernières années, la civelle, qui est une jeune anguille remontant les cours d'eau comme la Vilaine, a atteint de tels prix que la pêche professionnelle de cette espèce a une importance considérable. Si, à l'époque de nos vacances redonnaises, les cours de ce poisson avaient atteint la même importance que de nos jours, nous serions devenus riches.
Nous partions en vélo le long du halage de la Vilaine, quelques fois à Painfaut ou bien alors pour des parties de pêche qui nous prenaient la journée.

l’Ile aux Pies à Bain sur Oust
 

Nous pêchions un nombre incroyable de petites civelles que nous ramenions par seaux entiers et ma mère en faisait cuire sur le grill de la cheminée. On en a mangé ! Une matelote d'anguilles, ça vaut un menu d'un bon restaurant, grillées au feu de bois de cheminée ; surtout le goût du bon feu de bois et tous les jours répétés... Bon, d'accord, il y en a qui mange des pâtes tous les jours ou du riz, il y en a même qui mange tous les jours des patates ; nous, c'était des anguilles et moi, je crois que j'ai eu ma ration pour le restant de mes jours. Bref, c'était l'occasion de manger du poisson et il fallait bien manger et surtout, il fallait bien passer le temps !...

Nous pêchions aussi mon frère et moi d'affreux poissons-chats que je n'osais pas toucher. Ils piquaient, leur tête écrasée avec leurs longues moustaches et leur dos noir gluant me procuraient un frisson de répulsion. Mais, souvent, la pêche commençait à nous "raser" un peu, alors, nous partions avec des petites filles de fermiers qui habitaient de l'autre côté de la route pour les accompagner le long du halage de la Vilaine où elles emmenaient paître leurs vaches ou bien, nous partions à bicyclette voir nos grands-parents à Epileur.

Nous allions aussi pêcher le long du canal de Nantes à Brest ou bien alors à l'Ile aux Pies. La côte était raide et mon honneur me défendait de mettre pied à terre. Nous emmenions le casse-croûte dans les sacoches et à l'arrivée, maman le déposait avec la bouteille dans un coin au frais quand, soudain, on voyait un ragondin venir flairer notre garde-manger. Nous repartions en fin d'après-midi rafraîchis et contents. Nous faisions souvent une longue route à bicyclette car la bicyclette était pour beaucoup de gens comme nous un moyen de locomotion et non un loisir comme aujourd'hui.

 

Mon grand-père pêchait à la talmoche (la talmoche est le nom local donné à la vermée). La talmoche est une technique traditionnelle de pêche à l'anguille. Très simple, elle se pratique sans hameçon, l'anguille ne tenant au bout du fil que par le seul effet de sa bonne volonté. La talmoche offre la meilleure rentabilité : matériel peu coûteux, esches gratuits et généralement prises abondantes (tout au moins quand mon grand-père pêchait à Painfont). L'astuce, c'était la ligne. Il fallait que cela se fasse fil tendu, au fond, surtout ne pas "ferrer" (il n'y a pas d'hameçon) mais remonter doucement la boule de vers que l'anguille s'acharne à mordre. La tradition exigeait qu'une fois sortie de l'eau et pour éviter qu'elle y retourne, l'anguille soit déposée dans un parapluie ouvert retourné. C'est pourquoi, j'étais toujours intriguée de voir mon grand-père, même par beau temps, avec un grand parapluie ouvert.





Quand j'étais enfant, nous allions souvent, dans les années cinquante, à Bel-Air-de-Combrée où résidait mon grand-père quand il n'était pas dans sa maison d' Epileur, près de Redon. Bel-Air était une cité minière qui n'est pas très loin de la Mayenne mais l'activité ardoisière a totalement disparu. Lorsqu'on allait voir mes grands-parents à Bel Air, nous prenions le car à Angers, un car Citroen que tout le monde baptisait le car "Citron".
 
Chaque maison dont celle de mon grand-père avait un petit jardin avec un verger de pommes à cidre. Au début de l'hiver, devant chaque porte de maison, il y avait là un petit tas de pommes à cidre et le pressoir ambulant passait de maison en maison pour faire un cidre "maison". Il était un peu rude au gosier mais mes parents qui aidaient à la fabrication du cidre rentraient à Angers avec quelques bouteilles pétillantes. Quelques fois, il arrivait que la pression du gaz dans les bouteilles faisaient sauter les bouchons des bouteilles de cidre dans le car "citron", ça devenait du "citron au cidre !".

L'ambiance était particulièrement joyeuse dans le car et "bon enfant". Le chauffeur montait d'abord les bagages sur le toit et les bagages étaient hétéroclites en ce temps-là, les gens n'ayant pas de voiture transportaient beaucoup de choses... des choses quelques fois bizarres quand ce n'était pas les paniers de victuailles ou de volailles qui encombraient le couloir.

Les voyageurs parlaient fort dans le car et se communiquaient facilement, quelquefois même, ils s'invectivaient ; bref, ils communiquaient beaucoup plus facilement qu'aujourd'hui. Le chauffeur s'arrêtait souvent (généralement dans toutes les communes traversées) et s'il y avait un café en face l'arrêt (et, généralement, il y en avait un), il s'octroyait un petit verre ce qui l'émoustillait un peu. 


Souvent, les voyageurs s'impatientaient et râlaient car le chauffeur s'accordait un peu trop de liberté sur l'horaire pendant qu'il bavardait près du zinc. Celui-ci reprenait ensuite gaillardement sa place en prenant ses voisines à témoin qu'un petit verre ne pouvait pas faire de mal aux vivants.

Un écriteau dans le car mentionnait "qu'il était interdit de parler au chauffeur" mais le chauffeur lui-même ne se privait pas de parler aux voyageurs des premiers rangs car il avait la faconde facile. Enfin, c'était l'époque héroïque des voyages à Bel-air en car "Citron" !






LES EVENEMENTS DE 1956



En 1956, la situation internationale, après l'été, fut tendue et encore, pour changer, entre l'Israel et les pays arabes. Le mois d'Octobre fut fertile en évènements. En réaction à la nationalisation du canal de Suez décrétée par le président égyptien Nasser, une alliance se forme entre la France, la Grande-Bretagne et Israel bien que chacun aient des intérêts différents.

Geneviève Tabouis citait souvent Ben Gourion qui devait être le dirigeant d'Israel de l'époque. Mon père avait l'oreille collée au poste comme tous les auditeurs dans tous les foyers. On parlait de guerre. Guerre ? Certaines ménagères dans le quartier décidèrent qu'elle était déclarée ou presque. Un drame, ça ne se rate pas et ça peut même s'anticiper, on ne sait jamais. On vit donc arriver à la Coop tenue par Madame Thomas, une épicerie un peu plus grande que les autres, des femmes venir rafler le sucre, l'huile et le café. On s'était fait surprendre en 39, on n'avait pas été assez prévoyants, cette fois-ci, on allait s'approvisionner. Moi, j'avais dix ans et j'étais surprise de voir cet affolement.







Avant la fin de l'année, l'ONU, sous la pression des Etats-Unis et de l'URSS créa une force spéciale pour apaiser les conflits et la crise de Suez en supervisant notamment le retrait total des troupes françaises, israéliennes et britanniques. La guerre n'a pas eu lieu : rater une fin de monde et une guerre en si peu de temps ... mais au moins certaines avaient de l'huile à foison.

Dès lors, une autre crise tenait le monde en haleine en même temps : en octobre également, un soulèvement populaire anti-communiste se produisit en Hongrie. Moi, pour ma part, ce qui se passait dans ce pays me dépassait un peu... mais je pense que beaucoup commençait à comprendre ce qui se passait dans ces pays soumis à des régimes communistes,que l'on commençait à entrevoir la réalité et l'on se demandait si la réalité n'était pas bien différente de ce que l'on voulait nous faire croire. Il me semblait qu'il y avait des gens autour de nous qui avaient un esprit plus critique et plus réfractaire aux faux-semblants du système soviétique. Bref, on apprenait par la radio que les troupes avaient envahi la Hongrie pour mettre fin à l'insurrection et qu'il y avait de nombreux morts et déportés.

 
Et puis, un jour, le premier ministre britannique intervient à la BBC pour répondre aux soviétiques qui critiquent l'attaque anglaise à Suez : 


"Le monde entier sait que depuis trois jours, les forces soviétiques de Hongrie écrasent sans ménagement l'héroïque résistance d'un véritable mouvement d'indépendance nationale, mouvement qui, en proclamant sa neutralité, montre bien qu’il ne présente aucune menace pour la sécurité de l’Union soviétique.En un pareil moment, il convient mal au gouvernement soviétique de qualifier les actes du gouvernement de Sa Majesté de barbares . Les Nations Unies vous ont demandé de renoncer à toute attaque armée contre le peuple de Hongrie, de retirer vos forces de son territoire et d’accepter la venue d’observateur de l’ O.N.U. dans le pays.

A votre réponse, le monde jugera de la sincérité des mots que vous avez estimé bon d'employer à l'égard du gouvernement de Sa Majesté".

Chapeau ! Monsieur le Premier Ministre !








LE 16 JUIN 1957, LA JOIE ET LE LENDEMAIN LE DRAME





Le 16 Juin 1957 fut le jour de ma communion solennelle.

Maman m'habilla dans la robe de communion de ma tante qui fut nettoyée et amidonnée pour la circonstance. Elle m'acheta un voile et un chapeau. Elle exigea auprès des hautes "instances" ecclésiastiques que mon frère, pourtant un an plus jeune, fit sa communion le même jour que moi... Je me souviens de la procession dans l'église : nous nous plaçâmes tous autour de l'autel, d'un côté, les filles, de l'autre côté, les garçons... attention, on ne badinait pas dans ce temps-là. Les chants interprétés étaient très beaux.



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L’église Saint-Pierre de Trélazé

Après la séance "photos", nous rentrons à la maison pour le festin. Je ne sais qui faisait office de "chef cuisinier" mais trois grandes tables avaient été dressées en "fer à cheval". Après le repas, distribution des cadeaux avant les vêpres. De cette cérémonie date ma première montre, celle qui me fut offerte par mon grand-père paternel et qui était aussi mon parrain.
Cette journée aurait dû être le souvenir d'un évènement joyeux.

Or, le lendemain, mon grand-père qui rentrait d'une partie de pêche en solex fut gravement accidenté à Bel-Air-de-Combrée. L'arrière de son engin fut accroché par un fourgon CITROEN qui transportait des explosifs à Coetquidan. Mon grand-père traversait un carrefour près de l'ancienne gendarmerie et il n'existait pas de "stop" encore à cette époque. Il a enduré un calvaire de souffrances pendant huit jours avant de s'éteindre : sa mort m'avait beaucoup marquée.




Vue panoramique de Bel-Air-de-Combrée : on aperçoit, au premier plan, la maison de ma tante et de mon grand-père et au milieu de la photo, le bâtiment un peu en retrait de la route et le plus imposant est l'ancienne gendarmerie : l'endroit où mon grand-père fut gravement accidenté en 57

Ce grand-père breton, né à Sainte-Marie-de-Redon, mûrit très tôt dans la peine et la souffrance. Il allait mendier, enfant, dans les fermes pour nourrir ses frères et sœurs. Nous n'avons pas l'idée de ce qu'est mendier son pain quand nous voyons toute l'abondance de nourriture sur les étals de nos magasin d'aujourd'hui mais de l'abondance d'aujourd'hui, nous sommes redevables à quelques-uns dont mon grand-père.
Mon grand-père était analphabète mais plein de sagesse et de bon sens. En Mars 1915, il reçut du Tsar de Russie, Nicolas II, la médaille de Saint-Georges en Or décernée aux militaires pour fait de guerre ayant contribué au succès des opérations. Mon grand-père qui était très modeste ne parlait jamais de cette action d'éclat mais je sus, par mon père, un jour, qu'il avait à lui seul parce qu'il était resté seul dans sa tranchée, arrêté la progression des allemands en continuant à tirer dans tous les sens.

Cela est resté dans les mémoires familiales et mon frère reçut à la mort de mon père, la médaille et moi, le diplôme. Sur la médaille, il est écrit en russe : 'médaille de Saint-Georges pour la bravoure". Il est rentré de la guerre à Bel-Air-de-Combrée pour reprendre son métier de fendeur à la mine d'ardoises de Misengrain. A Bel-Air l'attendaient ma
grand-mère que je n'ai jamais connue ainsi que ma tante Yvonne - décédée en 2007 - et mon père né 100 ans avant l'année de la mort de sa soeur. Quelques années plus tard, au début des années 30, il eut le malheur de perdre sa femme Joséphine et avant la seconde guerre mondiale, il se remaria avec une autre bretonne à Sainte-Marie-de-Redon.

Il avait cependant été excommunié par l'évêque pour des raisons que j'ignore mais il était pourtant beaucoup plus généreux que ceux qui fréquentent l'église





Ardoisières à BEL-AIR-DE-COMBREE.



Mon grand-père Emmanuel DEGLAND décédé en 1957 des suites d'un accident intervenu sur la voie publique était vraiment un brave homme. Il était aussi mon parrain et je ne l'ai hélas que trop peu connu





jeudi 3 juillet 2008

LE QUOTIDIEN A LA CITE DES TELLIERES

Le Profac ou l'ancienne fabrique d'allumettes

Aux Tellières, maman était "buandière" notamment chez les commerçants du quartier pour "mettre du beurre dans les épinards" . Elle faisait donc la lessive ce qui était déjà un travail fort ingrat pour les ménagères de l'époque : laver son propre linge sale c'est une chose mais aussi celui des autres dans de l'eau glacée l'hiver c'est vraiment très désagréable.

Après avoir séparé le linge de couleurs du linge blanc (torchons, serviettes et draps), elle mettait celui-ci à bouillir dans une lessiveuse qui généralement était placée sur un feu à l'intérieur des buanderies. Elle brossait énergiquement le linge blanc sur une table en bois à l'aide d'une brosse à chiendent et qu'une fois propre elle mettait ensuite à tremper dans un baquet d'eau claire. Pendant ce temps, elle s'occupait du linge de couleur qu'elle plaçait dans l'eau chaude de la lessiveuse et qu'elle brossait de la même façon avec la brosse à chiendent. Venait ensuite le rinçage à l'eau claire (dans plusieurs eaux) avant d'être tordu pour en évacuer l'eau.


 


Je peux dire comme dans la chanson des "Corons" de Pierre Bachelet "qu'elle était mon enfance et qu'elle était heureuse dans la buée des lessiveuses".

Ma mère a ensuite travaillé au café-restaurant des Tellières où elle a fait des "extras" comme cuisinière car c'était un fin cordon bleu. Plus tard, au début des années 60, elle fit des heures de ménage au Profac et finit par se faire embaucher à la Maison de Retraite de Trélazé. 



 

la gare de Montrelais au début du siècle dernier

Ma mère était très courageuse et rien ne la rebutait. Elle n'avait pas choisi d'être laveuse, ni femme de ménage, ni bonne de café. Elle n'avait pas choisi de naître à la campagne, juste à la veille du premier conflit mondial près de Montrelais dans le pays d'Ancenis et loin d'un bourg où il fallait se rendre à l'école. Elle n'avait pas choisi d'être l'aînée de cinq filles et de devoir gagner sa vie très tôt comme il était d'usage à l'époque.

Or, en 1958, la société de consommation pointait timidement le bout de son nez et il faut dire que mon frère et moi allions bientôt faire notre rentrée en sixième et que, même avec une bourse, les études coûtaient.

Dans le fond du jardin, on avait aménagé un poulailler où régnait la basse-cour. Le soir, les poules étaient enfermées dans un petit local où elles dormaient perchées sur une échelle en bois de châtaignier.
Le matin, elles étaient sorties dans un enclos grillagé où elles mangeaient leur pitance : de la graine que maman leur donnait ainsi que quelques déchets du jardin (salade, etc). Quand on tuait une poule, j'étais toujours là pour assister au plumage. Ma mère ouvrait le ventre et me montrait les petits œufs qui étaient prêts à venir. Mes parents adoraient leur poule au pot le dimanche avec les légumes du jardin ce qui donnait un bon bouillon.

Mes parents élevaient aussi des lapins dans des clapiers grillagés confectionnés par mon père. Nous les regardions, enfants, par le grillage surtout quand les mères avaient des portées. Quand ils étaient suffisamment gros, ils étaient sacrifiés. Ma mère les suspendait alors dans un coin de la buanderie par les pattes arrières et leur enlevait délicatement la peau en tirant dessus très doucement. Elle laissait ensuite sécher la peau dans un coin abrité du jardin et, régulièrement une marchande de peaux de lapins passait dans la cité en signalant bruyamment sa présence par des "Peaux de lapins, Peaux !". Nous, les enfants nous accourions en brandissant notre trophée et elle nous donnait quelques sous en échange des peaux qu'elle accrochait à son guidon. Le guidon et le porte-bagages de son vieux vélo étaient surchargés de ses achats payés sou à sou maison après maison.





Marchand de Peaux de lapins dans les années 50 

Mon père aimait le Tour de France comme d'autres aiment la bonne chère ou le bon vin. Il écoutait chaque jour, l'oreille collée sur le poste TSF, le commentateur sportif Georges Briquet qui parlait vite ce qui donnait du rythme à ses interventions. Pendant les mois de juillet, dans les années 50, le soir à la fraîche, dès qu'il voyait son voisin Gilbert flâner dans son jardin, mon père posait l'arrosoir et tous deux refaisaient l'étape du jour par-dessus le mur mitoyen en pierres ardoise. Ils se passionnaient pour les exploits des Bobet, Koblet, Kubler et Darrigade. Plus tard vers 1957, ils riaient aux plaisanteries d'Hassenforder et de Caput mais  furent consternés quand Bahamontes, semé par le peloton et déçu de se retrouver seul, mit pied à terre dans les collines jurassiennes. L'Aigle de Tolède finit le tour dans cette camionnette sinistre hérissée d'un balai de jonc dans la solitude qui accompagne le calvaire de ceux qui abandonnent. Quelques jours plus tard, des photos dans la presse sportive montraient le coureur espagnol sur un quai de gare tournant le dos à l'objectif comme l'artiste qui tire sa révérence, la valise dans une main et le vélo dans l'autre, exprimant l'ingratitude au service des "forçats de la route". De sa démarche chaloupée, il prenait le premier train en direction de Dunkerque pour rejoindre ensuite l'Espagne. Mon père en était tout ému.   

Ci-dessous Fédérico Bahamontes quitte le Tour en 1959 au seuil de l'étape Dunkerque-Dieppe.


 

mercredi 2 juillet 2008

LES VACANCES EN COLO OU A LA CAMPAGNE

Photo de l'ensemble des colons en 1954 avec les monitrices et personnel de la colo (sœurs en cornette et encadrement).













Dans les années 54, 55 et 57, mes parents nous envoyèrent en colonie de vacances avec la paroisse de Trélazé. Comme les colonies à l'époque n'étaient pas mixtes, les filles, nous y allions en Juillet et le mois d'août était réservé aux garçons. Cette colonie était située à Saint-Brévin-l'Océan en Loire Inférieure (devenue Loire Atlantique) au milieu des pins du lieudit l'Hermitage. J'ai toujours détesté la vie de groupe donc vous pouvez imaginer mon état d'esprit lors des départs mais, bon gré, mal gré, j'étais obligée.
Nous partions dans un autocar un peu bringuebalant qui supportait toute les valises rangée sur le toit.
J'avoue que je ne me souviens plus des monos qui nous encadraient et encore moins des filles qui étaient avec moi, sauf une : Dominique, une espiègle qui avait des cheveux bouclés très beaux que je lui enviais. La discipline y était un peu militaire avec des sœurs en cornette qui nous encadraient et surtout , nous étions toutes habillées avec le même uniforme : un peu comme les scouts avec le foulard en moins. Nous avions une jupe bleu marine, un corsage bleu ciel, un béret bleu marine sur lequel nous accrochions un insigne.

Pour le pique-nique, à la main gauche, le "quart" en alu et le canif toujours accroché à la ceinture
Avec cet accoutrement, nous allions à la plage, en rang , deux par deux en chantant à tue-tête :


- " un kilomètre à pied ça use, ça use, un kilomètre à pied ça use les souliers, deux.." ou bien :
"as-tu connu Pipo, Pipo quand il était militaire, as-tu connu Pipo, Pipo quand il était matelot, il allait en vélo Pipo quand il était militaire, il allait en vélo Pipo quand il était matelot et OPP ! Pipo quand il était militaire et Opp ! Pipo quand il était matelot il faisait de la moto, Pipo quand il était m…."

ou l’inévitable :" dans la troupe ya pas de jambe de bois, ya des nouilles mais ça ne se voit pas, la meilleure…"
ou bien encore : "Ma poule n'a plus que vingt-neuf poulets (bis)
  1. Elle en a eu trente, elle en a eu trente
Et allongeons la jambe, la jambe car la route est longue (bis)...


Bien sûr, tout ceci était très entraînant et il n'y avait pas de traîne-savates. D'ailleurs, à part le vieux bazar de l'Hermitage, il n'y avait pas de quoi faire du lèche-vitrines. Enfin, tout de même, on enlevait l'uniforme à la plage pour se mettre en maillot de bain : c'était la seule occasion qui nous était donnée dans la journée de l'enlever.

Je me souviens des jeux de piste, des jeux de foulard organisés par les monos et du traditionnel feu de camp qui clôturait la fin du séjour.

 Après les repas, nous étions de corvée, à tour de rôle selon les tablées, corvée de vaisselle, de nettoyage de table ou du sol.
Un soir que nous rentrions d'une promenade à St-Michel-Chef-Chef, c'était presque entre "chien et loup"nous étions toutes en débandade dans un chemin creux et quelques filles avaient pris la tête en marchant devant nous presque avec une allure martiale pour rentrer à la colo quand, tout à coup, elles ont été surprises de frayeur par deux énormes silhouettes dressées derrière un rideau d'arbre dont les yeux les fixaient dans l'obscurité du soir : ils s'agissait en réalité de deux grosses vaches laitières qui broutaient bien calmement en regardant défiler notre "troupeau". Courageuses mais pas téméraires, les filles qui avaient pris la tête étaient moins hardies ensuite : les monos ainsi que les religieuses qui nous accompagnaient durent nous remettre en ordre de marche, c'est-à-dire en rang deux par deux mais nous à l'arrière on rigolait bien en douce.

Le soir, à la veillée, nous allions quelquefois voir le cinéma installé sommairement dans une salle du bâtiment près de la chapelle. En fait de cinéma, c'était une simple toile blanche tendue sur le mur et la mise en route demandait du temps car le projecteur avait quelquefois des ratés. Le son n'était pas très bon mais ce n'était pas grave car il n'y avait pratiquement jamais de "cinéma parlant" beaucoup étaient des films de Charlot qui nous amusaient.
Je me souviens surtout de la senteur des œillets marins dans les dunes, une senteur que je n'ai jamais retrouvée depuis.
La mémoire est très sélective et normalement ne garde que le meilleur des choses - heureusement ! aussi, je me souviens que lors d'un séjour à la colo, je suis tombée malade, je n'étais pas très gravement malade mais contagieuse. Aussitôt ce fut le branle-bas de combat avant que je n'ai eu le temps de dire "ouf !" l'intendant est venu me chercher, m'a enveloppée de mes draps et m'a transportée comme un baluchon. J'ai atterri dans une petite chambre faisant office d'infirmerie : là, j'étais chouchoutée mais en quarantaine.


La plage de Saint Brévin l'Océan devant le Casino.





peinture sur bois de Christiane Choisnet
copie d'un tableau "COUP DE VENT DANS LA MANCHE" d'Antoine Chintreuil


Quand je n'allais pas à la colo, mes parents m'envoyaient généralement chez ma tante en vacances dans une ferme. Là, c'était le bon temps des vacances avec ses souvenirs ineffables, la campagne m'entourait, c'était la découverte des champs, des bois, des prés humides où j'ai découvert ces jolies fleurs que l'on appelait "goganes" et qui étaient en fait des fritillaires pintades que nous cueillions par brassées. Là, j'étais plongé dans l'univers animé de la ferme et de ses animaux où tout était spectacle et invitation à découvrir un tas de choses.




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les jolies goganes


Les grandes vadrouilles par les chemins avec mes deux cousines, la cueillette des fleurs, les balades en vélo sur les chemins de campagne... quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins à bicyclette...

Chaque matin, avec ma cousine la plus jeune, nous étions encore au lit car nous dormions tous dans la même chambre avec les parents ; seuls les garçons dormaient dans deux lits de coin dans la pièce de vie avec un vieux commis qui s'appelait Désiré et que tout le monde avait baptisé "Désir". Donc, nous étions les seules à paresser le matin et nous entendions le son cristallin de la baratte se mettre en action. Les femmes pétrissaient la crème pour en faire de belles mottes de beurre que ma tante entreposait dans un garde manger situé dans le foyer de la cheminée de la chambre. Nous entendions aussi la grosse comtoise au large balancier frapper lourdement ses coups. Elle était également dans la grande pièce entre les deux lits de coin.


A la ferme, on achetait des pains de six livres à une boulangère ambulante qui ne passait qu'une fois la semaine. Ils étaient ainsi conservés dans une huche à pain. J'aimais les grandes tartines beurrées du bon beurre des Brosses. Je n'ai jamais retrouvé un tel goût ! C'est à l'occasion de mes vacances à la ferme que j'ai appris à aimer la soupe au vin la "mieutée" que tout le monde avalait quand il faisait chaud après les battages souvent. C'est une soupe au pain trempée dans du vin rouge et saupoudrée de sucre : très frais à la belle saison. Dans certaines régions du sud, certains préfèrent "faire chabrot".

Ma tante faisait cuire les repas jusque vers la fin des années 50 dans l'âtre d'une grande cheminée qui nous brûlait le visage quand on attisait le feu avec un soufflet. Mais nous aimions respirer sa fumée âcre, le soir quand on déposait les bûches avant que les braises ne s'éteignent.

A la tombée de la nuit, quand chacun avait accompli sa besogne, tout le monde se rassemblait solennellement autour de la longue table sous la lampe à huile. Les hommes se lavaient les mains dans une cuvette en zinc dans la cour avant de s'installer et mon oncle occupait une extrémité de cette longue tablée comme une présidence. Il saisissait en premier la miche de pain posée sur la table sur laquelle il dessinait une croix. Si les convives étaient trop nombreux ce qui arrivait quelques fois car c'était en quelque sorte "la maison du bon dieu", les femmes s'asseyaient en cercle autour de l'âtre, elles mangeaient sur leurs genoux tout en servant les convives. Chaque homme commençait le repas en sortant le couteau de sa poche qui était généralement un Coursolle à la lame bien affutée.

Puis, au début des années 60, la gazinière fit son apparition à la ferme, fini les lourdes cocottes en fonte noires de suie, une révolution culinaire s'amorça puis petit à petit, les menus ont changé au profit d'un nouveau mode de vie.

Les "laitières" rentraient le soir à l'étable, après s'être longuement abreuvées dans la mare située au fond de la cour, elles s'acheminaient d'elles-mêmes à la place qui leur était attribuée, le naseau dégoulinant de la dernière lampée.



La nuit tombée, nous allions dans l'étable à la lueur d'une lampe tempête et nous assistions à la traite des vaches qui se faisait encore à la main ainsi qu'à la tétée des petits veaux. Nous étions accueillies par des laitières voluptueusement étalées sur leur litière. Avant d'arriver à l'étable, on percevait déjà les bruits de chaîne. La traite était tout un cérémonial qui consistait dans un premier temps à distribuer du foin dans les râteliers afin de les distraire. Puis les femmes s'asseyaient sur un tabouret, la tête appuyée contre le flanc tout en leur parlant doucement de manière à les rassurer et en prenant la précaution au préalable d'attacher la queue au jarret le plus proche car certaines avaient la mauvaise habitude d'envoyer un coup de queue dans la figure de la trayeuse. J'aimais entendre le son du lait gicler avec ardeur au fond de la seille en fer étamé. Quand celle-ci était pleine, elle était vidée dans un bidon à couvercle. Attirés par l'odeur de lait frais, les chats accouraient en miaulant afin de montrer qu'ils attendaient eux aussi leur ration. Ils se dressaient sur leur patte de derrière pour laper le fond des seilles.




Nous respirions un mélange complexe d'odeurs diverses de bouses de vaches fumantes, de bottes de foin étalées dans les râteliers, de lait chaud renversé dans des seaux en fer étamé. Une bonne odeur campagnarde : autre chose que celle que l'on respire quand les agriculteurs d'aujourd'hui étalent leurs lisiers pestilentiels ! Accompagner les vaches en pâture ne posait aucun problème car elles étaient menées par une chien berger allemand "Diane" qui était vraiment un excellent berger. Elle connaissait les limites des prés et les chemins qui conduisaient aux pâturages et elle aurait pu seule les emmener aux champs ; d'ailleurs, de temps en temps mes cousines lui abandonnaient la surveillance du troupeau . Diane ne se trompait jamais lorsqu'elle partait aboyer au mufle de celle dont on lui criait le nom.

Les vaches changeaient régulièrement de pâturage et je suis toujours surprise de constater, de nos jours, dans le même village sarthois où je réside que des vaches restent à longueur d'année et nuit et jour dans la même herbe du même champ ! Et toujours franchement aussi dégoûtée aujourd'hui de voir dans le village voisin de R.... des fermes que je qualifierais de "sales" aux cours souvent boueuses ou recouvertes de toutes sortes d'objets hétéroclites (vieux engins agricoles, voire même carcasses de vieilles voitures), aux chemins d'accès crottés, sans fleurs, sans attrait rien à voir avec la ferme des Brosses si coquette, si animée, partout la propreté régnait et elle était pleine de vie : de la vie d'une ferme dans ses activités.


Aux Brosses, chacune des vaches avait son nom et réagissait à son nom : Pâquerette, Blanchette, Noiraude, Bergère, Comtesse, Dragonne ... elles ne manifestaient jamais aucune méfiance ni aucune crainte envers quiconque.
Sans doute n'ont-elles malheureusement jamais dû manifester aucune méfiance car encore pendant cette période peu glorieuse de l'occupation, les vaches de ma tante ont failli finir entre les mains de malhonnêtes gens à l'actif du marché noir et sans doute promises à un abattage clandestin. En effet, mon oncle et ma tante, en pleine nuit, réveillés par des bruits anormaux, sont sortis "in extrémis" pour les voir toutes précipitées dans la cour attelées par les cornes et prêtes à être dirigées dans un camion qui a pris la fuite avant de pouvoir emmener tout le bétail. Un peu plus tard, ils ont été sortis également de leur sommeil par des craquements sinistres pour découvrir tous les greniers à foin brûler ainsi que toute la charpente allumés sans doute par une main en mal de vengeance. Ma mère qui les a assistés dans leur désarroi ma souvent parlé de ces méfaits.





Nous allions donner à manger à la nombreuse volaille qui, dès le soleil couchant, roupillaient sur leur perchoir dans un étroit poulailler dont les poutres étaient couvertes de toiles d'araignées. Leur perchoir était fait d'une échelle de coudrier. Nous par contre, nous aimions grimper par l'échelle installée en permanence près de l'étable en haut duquel on se préparait à sauter de l'autre côté dans le grenier à foin. Le foin quand il n'était pas encore tassé nous voyait s'enfoncer délicieusement et nous riions de plaisir.

Le "meilleur" du bon temps des vacances à la campagne c'était les journées de
battage, nous on disait les "batteries".
Elles commençaient tôt le matin, la batteuse étant souvent arrivée la veille dans la cour
derrière la ferme, près des hangars. La courroie croisée sur le flanc de la batteuse prenait sa course et tous les mécanismes se mettaient en branle.
Branle-bas de combat aussi dans la cour et pour nous il n'était plus question de "grasse-matinée" car dans un vacarme assourdissant, tout le monde s'affairait et les hommes parlaient fort pour se faire entendre.

Dans la matinée très lumineuse et, au fur et à mesure que le soleil montait haut dans le ciel, on ne voyait plus de l'aire de battage qu'un épais nuage de poussière dans lequel des silhouettes se mouvaient.

A la pause du matin, déjà, les hommes étaient tout ruisselants de sueur, le casse-croûte rapidement avalé, ils repartaient tandis que la batteuse dévorait les gerbes de blé.

Le soir, la table était dressée pour tous les travailleurs et le cidre ou le vin remplissait les carafes. On ne distribuait pas de couteau aux hommes : chacun en possédait un. Les plaisanteries pendant le repas s'encanaillaient et les rires tombaient en cascade. Dans la chaleur moite, le brouhaha, les rires, les odeurs fortes, le repas s'achevait mollement et chacun repartait heureux d'une bonne journée de labeur.











Un soir, nous sommes allés à Ingrandes-sur-Loire à une assemblée où se produisait un groupe de jeunes gens qui chantaient un peu comme les Compagnons de la Chanson : "Les Gitans de la Tourlandry". J'ai découvert récemment que ce groupe dont les membres ont sûrement vieilli se produit dans la France entière.
Belles vacances aux joies simples, c'est peut-être là que j'ai découvert la vraie vie proche de la nature !



Ingrandes sur Loire
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